Conflit entre la tribu et l’État en Mauritanie : quand l’appartenance prime sur la citoyenneté Par: Mohamed Abderahman Ould Abdallah Journaliste – Nouakchott

dim, 11/16/2025 - 18:46

Depuis la fondation de l’État mauritanien au début des années 1960, le conflit entre la logique tribale et la logique étatique n’a jamais disparu. Alors que le rêve était de construire un État moderne fondé sur le droit et les institutions, la réalité est restée dominée par les règles d’allégeance et d’appartenance tribale, au point que l’État lui-même est devenu une extension camouflée du pouvoir tribal.

■ De la Sîba à la République

Historiquement, la société mauritanienne s’est constituée sur la base de la sîba, c’est-à-dire l’absence d’autorité centrale, où les tribus géraient leurs affaires selon leurs propres systèmes de protection, d’alliances et de coutumes.

Avec la proclamation de la République en 1960, on s’attendait à ce que l’autorité tribale recule au profit de l’État-nation.
Mais c’est l’inverse qui s’est produit : les élites qui ont pris le pouvoir ont transporté l’esprit tribal dans les structures de l’État. Les ministères et administrations se sont transformés en espaces de partage d’influence tribale plutôt qu’en institutions nationales indépendantes.

■ La tribu… le pouvoir caché

En Mauritanie, la tribu demeure l’acteur le plus influent dans la prise de décision politique.

Aux élections, la popularité ne se mesure pas aux programmes, mais au nombre de tentes dressées et de fidélités mobilisées.
Dans les nominations, l’équilibre tribal prime sur la compétence.
Même les dossiers juridiques et administratifs se règlent souvent par la médiation de chefs tribaux, plutôt que par les institutions judiciaires.

La tribu est devenue une sorte de parti parallèle qui impose ses règles à l’État et tire les ficelles des relations sociales et politiques dans l’ombre.
Appartenir à une grande tribu garantit davantage de chances d’obtenir un poste, un marché ou une représentation, tandis que les membres des tribus petites ou marginalisées restent en dehors des cercles d’influence.

■ L’État dans la tunique de la tribu

Aucun régime mauritanien n’a échappé à l’emprise du tribalisme.

Le président Moktar Ould Daddah a tenté, au début, de construire un État national unifié, mais il a dû, lui aussi, composer avec les équilibres tribaux.
Les régimes militaires qui ont suivi ont utilisé la tribu comme outil de contrôle et de loyauté, semant la division au lieu de l’unité, et consacrant la logique du « avec nous ou contre nous » sur des bases identitaires plutôt que politiques.

Ainsi, l’État moderne est devenu une façade institutionnelle recouvrant un pouvoir social ancien. La tribu s’est imposée comme la véritable « État profond », impossible à contourner sans en payer le prix politique.

■ Les effets du conflit

La domination du sentiment tribal sur l’appartenance nationale a laissé des séquelles profondes :

Atteinte au principe d’égalité des chances dans la fonction publique ;

Blocage du système judiciaire au profit de la médiation coutumière ;

Recul de la conscience citoyenne au profit d’un sentiment d’appartenance restreint ;

Alimentation des divisions régionales et sociales qui fragilisent la cohésion nationale.

Dans ce contexte, la notion d’« État » est restée floue dans l’esprit de nombreux citoyens, la tribu demeurant le premier refuge en cas de besoin – non la loi, ni l’institution.

■ Signes d’une nouvelle conscience

Pourtant, des signes de changement apparaissent au sein de la jeunesse, notamment dans les villes et les universités.
Une génération qui considère que la loyauté envers la patrie est supérieure à celle envers la tribu, et que la justice doit reposer sur la compétence et l’égalité, non sur le lignage.

Les réseaux sociaux ont également contribué à déconstruire l’aura tribale et à dévoiler la corruption d’un système de quotas qui transforme l’État en butin partagé entre groupes d’influence.

■ Le chemin vers l’État citoyen

Construire un véritable État national en Mauritanie exige des réformes profondes, commençant par l’éducation et l’administration, et dépendantes d’une volonté politique réelle. Parmi les priorités :

1. Ancrer la culture citoyenne dans l’enseignement et les médias.

2. Faire de la compétence le seul critère de recrutement et de promotion.

3. Séparer l’influence tribale des institutions publiques.

4. Renforcer la société civile et une justice indépendante, capable de garantir les droits en dehors des médiations coutumières.

■ Conclusion

La tribu n’est pas l’ennemie de l’État, mais elle devient un obstacle lorsqu’elle dépasse son rôle social pour se transformer en pouvoir parallèle.
Quant à l’État, il ne peut être fort que s’il absorbe la diversité tribale sans s’y soumettre.

Entre le principe « je suis de la tribu » et celui de « je suis du pays », se joue l’avenir de la Mauritanie : rester un État d’allégeances ou devenir un État de citoyenneté et de justice.