
Par :Mohamed Abdrahmane Ould Abdallah
Journaliste – Nouakchott
□ Lorsqu’on découvre le titre des mémoires de l’ancien cadre d’Al-Qaïda, Abou Hafs al-Mauritani, « Du terrorisme au Salon international du livre », on est aussitôt frappé par le contraste : un itinéraire qui va des grottes de la violence aux tribunes de la culture, du langage des balles à celui des mots. Mais à mesure que l’on avance dans la lecture, on comprend qu’il s’agit d’un texte problématique, soulevant bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
● Qui est Abou Hafs al-Mauritani ?
De son vrai nom Mahfoud Ould al-Walid, il fut l’un des principaux idéologues d’Al-Qaïda dans les années 1990, membre influent du Conseil religieux proche d’Oussama ben Laden. Longtemps considéré comme le juriste justifiant les opérations djihadistes contre les régimes arabes et occidentaux, il quitta l’Afghanistan après le 11 septembre et amorça un processus de « révisions » intellectuelles et politiques qui le conduisit à rompre avec l’organisation, dans des conditions restées floues à ce jour.
● Entre justification et désaveu
Dans ses mémoires, Abou Hafs tente de se redéfinir : il se présente comme un penseur apaisé, prônant la modération et le rejet de l’extrémisme. Pourtant, le lecteur attentif décèle derrière cette rhétorique une forte tendance à la justification. L’auteur ne livre pas une autocritique franche du rôle que sa pensée a joué dans la légitimation du terrorisme ; il préfère se dépeindre comme un simple témoin de l’époque plutôt que comme l’un de ses acteurs centraux.
À plusieurs reprises, il recourt au langage de la victimisation : « l’injustice faite aux musulmans », « la trahison des régimes », « l’effondrement de la justice internationale » — autant de formules qui reprennent les arguments mêmes ayant nourri le discours d’Al-Qaïda pendant des décennies.
● Du repentir à la gloire médiatique
Fait notable : Abou Hafs n’a pas seulement proclamé son repentir, il s’est aussi lancé dans une nouvelle carrière médiatique et culturelle. On le voit désormais invité à des conférences, à des plateaux télévisés, et même célébré au Salon international du livre.
Cette réhabilitation soulève une interrogation légitime : s’agit-il d’une véritable conversion intellectuelle ou d’une opération de relooking destinée à redorer l’image d’un ancien idéologue du djihad ?
Beaucoup y voient un dangereux glissement vers la normalisation de la violence, lorsque les anciens prêcheurs de mort deviennent des « vedettes littéraires », tandis que la mémoire des victimes reste dans l’ombre.
● Un récit entre confession et autopromotion
Le style narratif d’Abou Hafs est séduisant, mais ambigu : il oscille entre l’aveu et l’autopromotion. Plutôt que d’analyser en profondeur les racines idéologiques du terrorisme, il se contente de vanter « la pureté des intentions » des combattants, comme si les tragédies vécues par des milliers d’innocents n’étaient qu’un malentendu entre « les hommes de foi » et « les hommes du pouvoir
C’est une repentance incomplète : sans demande de pardon explicite aux victimes, sans condamnation claire du système doctrinal qui a sacralisé la violence.
Le problème dépasse l’homme
La question n’est pas Abou Hafs lui-même, mais le phénomène qu’il incarne : la réhabilitation culturelle des anciens extrémistes sans réelle reddition morale ou intellectuelle.
Quand les artisans du fanatisme deviennent des symboles de culture, le message envoyé à la jeunesse est pernicieux : le terrorisme n’est plus un crime, mais un tremplin vers la notoriété.
● Conclusion : après « Du terrorisme au livre »
Les mémoires d’Abou Hafs al-Mauritani constituent certes un document précieux pour comprendre de l’intérieur la genèse du jihadisme, mais elles posent un défi éthique : elles transforment parfois la violence en récit séduisant, sans jamais la déconstruire.
Le danger est là : faire passer le terrorisme du champ de l’action à celui de la pensée, sans le désarmer. Ainsi, la menace cesse d’être militaire pour devenir culturelle, plus douce, mais tout aussi corrosive.













