Enquête : La glorification des misérables… Pourquoi la victime applaudit-elle son bourreau ? Par : Mohamed Abderahman Ould Abdallah – Journaliste , Nouakchott

mar, 11/11/2025 - 18:16

À chaque visite présidentielle dans les régions de l’intérieur, le même scénario se répète :
Les routes sont balayées à la hâte, les écoles ferment leurs portes pour envoyer les élèves aux points d’accueil, des tentes sont dressées, des drapeaux distribués, et les youyous retentissent dans des villages qui n’ont jamais connu, depuis l’indépendance, ni le ronronnement d’un générateur électrique ni le ruissellement d’une eau potable.

Malgré cette misère persistante, les habitants, les traits marqués par la pauvreté, sortent scander le nom de celui qu’ils considèrent pourtant comme l’une des causes de leurs souffrances.

Cette contradiction flagrante nous pousse à poser une question douloureuse : pourquoi les populations de l’intérieur acclament-elles ceux qui les ont négligées ?

Des villages qui maquillent la misère pour accueillir le pouvoir

Dans le vieux village d’Akjoujt, El-Hadj Mohamed, un septuagénaire, observe le cortège gouvernemental passer dans un nuage de poussière. Il nous confie, avec un sourire amer :

> « Ils viennent aujourd’hui avec leurs visites et leurs banderoles… et demain tout redevient comme avant : la piste sablonneuse, la soif, et les coupures d’électricité. »

Pourtant, malgré cette lucidité, Mohamed a participé à l’accueil.
Nous lui demandons : pourquoi ?

> « Ici, celui qui ne sort pas est considéré comme un opposant. Et l’opposant n’a droit à rien. »

Ses mots résument l’équation qui régit la relation entre le pouvoir et les habitants de l’intérieur : la loyauté en échange de l’existence.
Dans un système fondé sur le clientélisme, la complaisance devient un moyen de survie, non une conviction.

● Analyse sociologique : la loyauté comme stratégie de survie

Selon le sociologue politique Dr Ahmed Ould Salem, ce phénomène n’est pas une naïveté collective, mais
« le résultat d’une longue accumulation de culture de soumission et d’exclusion ».

> « Lorsque le citoyen est éduqué dès son jeune âge à percevoir l’État comme une autorité plutôt qu’un partenaire, et lorsque le prestige s’acquiert par la proximité avec le pouvoir, la loyauté devient un moyen de vivre. Le peuple ne voit pas le président comme un fonctionnaire, mais comme un “grand père” qui donne, prive et punit. »

Il ajoute :

> « Les médias officiels ont renforcé cette perception en présentant le président comme un sauveur, et non comme le responsable des échecs. Cette image, martelée continuellement, finit par normaliser la pauvreté… et même par la faire applaudir. »

● Un média qui embellit la tragédie

Les reportages de la télévision nationale lors des visites présidentielles ressemblent à des spectacles politiques :
La caméra s’attarde sur les femmes qui applaudissent, les enfants brandissant les drapeaux, les vieillards récitant des expressions de loyauté…

Jamais elle ne montre les puits asséchés, les centres de santé désertés, ou les écoles où les tables se comptent sur les doigts d’une main.

Ainsi, le média cesse d’être un contre-pouvoir pour devenir un instrument de manipulation de la conscience collective.
La tragédie se déguise en fête nationale, décourageant ceux qui réclament le changement et confortant le président dans l’illusion que tout va bien.

Tribu et loyauté : le pacte féodal du politique

Le phénomène s’enracine également dans la structure tribale, où la politique se réduit souvent à une allégeance collective :
Le chef décide, les membres exécutent.
Dans ce schéma, la loyauté va plus à la tribu qu’au pays, et les élections ne deviennent qu’une saison de redistribution de faveurs, non un mécanisme de rectification du cap.

Le professeur d’histoire sociale, Mohamed Al-Amin Ould Ali, résume :

> « Ce qui se passe dans l’intérieur, c’est la reproduction des systèmes traditionnels au sein d’un État moderne seulement de nom. Au lieu d’élever le citoyen, l’État l’a laissé prisonnier d’un réseau de loyautés qui relie le palais à la tente. »

●Témoignages du terrain

Dans un village isolé du Hodh El Gharbi, l’enseignante Fatma Bent Abdallah confie :

> « Mon école n’a pas de tables depuis deux ans, mais lors des visites, on nous demande d’acheter de nouveaux vêtements et d’accueillir la délégation. Après la visite, rien ne change. Mais si nous n’apparaissons pas sur les photos, on nous considère comme “hors du rang”. »

Pour Sidi, un jeune de Brakna, le ton est plus tranchant :

> « Nous vivons dans une époque où la flatterie est devenue la langue officielle. Ceux qui ne l’utilisent pas sont écartés. Je ne blâme pas les gens, je blâme le système qui fait de la dignité un luxe. »

Au final : un pays qui applaudit la misère

Et ainsi se répète le spectacle :
Le pauvre chante la richesse, le marginalisé acclame celui qui l’a marginalisé, et l’ignorant bénit son ignorance.
Les tragédies deviennent des occasions de célébration, et la corruption un événement national joyeux.

Comme l’a dit le calife Omar Ibn al-Khattab :

« Comme vous êtes, ainsi seront vos dirigeants. »

Celui qui accepte l’humiliation ne peut espérer la justice, et celui qui célèbre l’injustice aujourd’hui en sera la première victime demain.

● Quand la conscience se réveille…

Le changement dans l’intérieur ne viendra ni de la capitale ni des bureaux climatisés, mais du moment où un simple citoyen décidera de ne plus applaudir.
Ce jour-là, l’image changera devant les caméras, et la loyauté se déplacera des personnes vers la nation, de la soumission vers la citoyenneté, de la peur vers la conscience.